Évaluer des élèves en ITEP

Evaluer des élèves troublés – L’inclusion travaillée en ITEP

 

Les enseignants me renvoient souvent qu’un de nos élèves en commun « n’a pas le niveau » ou alors « qu’il est impossible de l’évaluer, celui-là ». Ils viennent trop peu en classe – en inclusion, ne produisent pas d’écrit.

Les élèves dont je parle remettent en question la totalité de l’acte pédagogique de chaque enseignant rencontré, et l’évaluation en est un symptôme important.

L’ITEP du Chevaleret à Paris est organisé autour des trois pôles : Thérapeutique, Educatif et Pédagogique. Il accueille une vingtaine d’enfants présentant des troubles des émotions et du comportement perturbant gravement et durablement leur sociabilité et leurs apprentissages scolaires, sans toutefois qu’il n’y ait de déficience cognitive. L’ITEP comporte une Unité d’enseignement, dans laquelle sont accueillis mes élèves. Mon rôle, en tant qu’enseignant spécialisé et coordonnateur pédagogique, est, d’un côté, de leur proposer des situations d’apprentissage dans une classe adaptée afin de restaurer une estime d’eux-mêmes et de les aider à prendre conscience de leurs capacités et connaissances, et de l’autre, d’élaborer des partenariats avec chacune des équipes pédagogiques et chacun des enseignants accueillant ces élèves en inclusion dans une classe ordinaire.

L’objectif de ma prise en charge est le retour dans une scolarité ordinaire pour tous les élèves. Afin d’accompagner cet objectif ambitieux, le projet de chacun est travaillé grâce à une inclusion en classe ordinaire.

Je me pose alors au quotidien la question de ma façon d’évaluer pour inclure dans les meilleures conditions. Mon souhait est de diagnostiquer au mieux le niveau de l’élève par rapport à un niveau de classe. Je me demande également comment aider les enseignants à évaluer en inclusion, alors que les élèves accueillis dans ma classe sont angoissés par certaines activités scolaires et donc par certaines formes d’évaluation (écrites en particulier) : peur de l’échec, angoisse face à l’erreur et auto-dévalorisation, stratégies particulières pour apprendre destinées à se passer du doute, phobie du temps de suspension qui va avec l’apprentissage et les questionnements dans les activités pédagogiques[1].

 

1. Les élèves accueillis en ITEP : organisation des apprentissages

Mes élèves présentent des difficultés graves face aux situations d’apprentissage. Ils mettent en lumière de façon exacerbée des difficultés rencontrées par l’ensemble des élèves. Maîtrisant les connaissances et compétences de façon très largement hétérogène, parfois en lien avec leur classe d’âge, parfois très en retard. Certains non lecteurs ont 10 ans et sont capables de résoudre un problème à étapes de fin de cycle 3 s’ils n’ont pas à le lire.

Célestin a 12 ans. C’est sa dernière année à l’ITEP. Il était en inclusion en CLIS 1 (école élémentaire) l’année dernière. Il est cette année en inclusion en ULIS Troubles Psychiques (collège). Les compétences et connaissances du cycle 2 (maîtrise de la langue, principaux éléments de mathématiques, compétences sociales et civiques) sont maîtrisées. La numération et la lecture sont maîtrisées au niveau du milieu de cycle 3 (il connaît les tables de multiplication et sait les utiliser en situation problème). Les repères chronologiques sont encore mal maîtrisés. L’emploi du temps personnel hebdomadaire ne semble pas mémorisé et est régulièrement l’objet de vérifications (« à quelle heure j’ai classe aujourd’hui ? »), cela même s’il sait où trouver la réponse (sur la porte de la classe et dans sa salle de groupe). Célestin a des difficultés de concentration parfois liées à des difficultés de compréhension (d’une consigne ou lors d’un échange verbal). Il montre souvent ses difficultés face aux exigences du travail scolaire par des réactions psychosomatiques (mal de tête, mal de ventre). Disposant d’une très grande curiosité, il s’est transformé cette année au contact de la musique et des mythes. Il est devenu très demandeur de savoir et ne rechigne plus face à une situation d’apprentissage exigeante et moins attractive.

Les élèves d’ITEP oscillent entre la « situation de difficulté scolaire grave » et la « situation de handicap » – deux notions qui ne sont en fait pas incompatibles mais qui, dans les textes, ne renvoient pas aux mêmes enseignants spécialisés. Ils sont en situation de handicap dans le cadre de la classe ordinaire, mais n’ont pas de déficience mentale : ils « présentent des difficultés psychologiques dont l’expression, notamment l’intensité des troubles du comportement, perturbe gravement la socialisation et l’accès aux apprentissages. Ces enfants […] se trouvent, malgré des potentialités intellectuelles et cognitives préservées, engagés dans un processus handicapant »[2].

Corto a 9 ans. Il n’a pas de classe d’inclusion cette année. L’équipe pédagogique de son école était à bout de force et d’idées. Les compétences et connaissances du cycle 2 (maîtrise de la langue, principaux éléments de mathématiques, compétences sociales et civiques) sont maîtrisées. La numération et la lecture sont maîtrisées au niveau d’un CE2. Les repères chronologiques et spatiaux restent largement à construire (en particulier lire l’heure et se repérer sur une page). Corto présente des difficultés d’attention et de concentration. Ses sens semblent sans cesse en alerte. Il est capable d’arrêter une tâche subitement pour aller regarder un magazine dont la couverture lui a attiré l’œil ou pour s’associer à une discussion éloignée. Corto est fortement gêné par le passage à l’écrit, notamment lorsqu’il s’agit de recopier un texte écrit au tableau (repères spatiaux, repères dans la phrase, concentration). Il est dans un refus fréquent de la situation d’apprentissage, en lien avec ses relations entre élèves ou en lien avec la densité d’une page d’exercice, se révélant par une agitation démesurée et une fuite physique de la situation angoissante.

Serge BOIMARE relève cinq attitudes autour de la notion d’ « apprentissage résistant »[3]. La première est une phobie du temps de suspension qui va avec l’apprentissage. Les élèves peuvent se retrouver d’autre part face à une montée d’idées d’auto-dévalorisation et de persécution (attaques du cadre et de l’exercice proposé) qui passe par un problème au niveau de la concentration et un relai passé au corps. Troisièmement, la curiosité n’arrive pas à se sublimer. La quatrième attitude, sur laquelle je m’appuie essentiellement, est une utilisation particulière du langage en lien avec une pensée qui manque de support culturel. Enfin, certains élèves élaborent des stratégies particulières pour apprendre destinées à se passer du doute (conformisme de pensée, association rapide, rigidité mentale). Claude WACJMAN quant à lui propose une classification clinique descriptive des troubles des élèves d’ITEP en six catégories : troubles de la personnalité et difficultés affectives, troubles du comportement et difficulté d’être, troubles du caractère et difficultés relationnelles, troubles cognitifs, dysfonctionnement familial et troubles de la conduite sociale[4].

Calypso a 11 ans. Elle est en cm2 et se prépare à aller en SEGPA. Calypso n’a pas encore montré cette année à l’ensemble de ses enseignants toutes ses connaissances et compétences. Elle comprend les textes qu’elle lit et est capable de métacognition. Elle commence à se sentir bien dans la classe et y vient pour travailler, ce qui n’était pas le cas l’année précédente. Calypso n’est pas stable dans sa méthodologie de travail en classe et est parfois déstabilisée par des évènements extérieurs, qu’elle apporte pour la plupart. De nombreuses problématiques sociales la gênent dans sa posture d’élève. Mal à l’aise avec la gestion de ses sentiments envers les garçons, mal à l’aise en grand groupe, elle se pose beaucoup de questions au niveau de l’amour et de la sexualité, notamment sur le comportement à adopter à son âge. Elle n’arrive pas toujours à trouver la bonne distance avec les adultes.

L’apprentissage résistant décrit par Serge BOIMARE, cette peur d’apprendre, se rapproche de la rigidité de pensée illustrée par Olivier HOUDE[5], lorsqu’il décrit un élève qui est fier d’avoir réussi à gravir la montagne d’un apprentissage mais qui s’accroche à son sommet, face à ce qu’il lui faut accepter maintenant : il va devoir redescendre pour ensuite fournir à nouveau un effort et monter sur la prochaine montagne. Nous imaginons aisément l’angoisse ressentie par mes élèves, d’autant plus lorsque de leur sommet on peut contempler l’ensemble d’une chaîne de montagnes à gravir, surtout si l’on ne voit que les sommets, tout le reste étant caché par les nuages de l’implicite scolaire et des codes sociaux.

Ici peuvent germer quelques idées pour aider ces élèves. Les aménagements et expérimentations sont transférables et transférées aux évaluations.

Dans ma classe, chaque élève dispose d’objectifs propres réajustés à chaque vacances. Il évolue donc à son rythme. Les élèves sont encouragés à s’entre-aider. Ils sont amenés à travailler en tutorat.

 

Trois axes principaux permettent d’envisager les activités scolaires de l’Unité d’enseignement en tenant compte des Besoins Educatifs Particuliers des élèves accueillis :

Aa) Développer les modes de communication des élèves à l’oral :

« Il est aujourd’hui admis que l’amélioration progressive des capacités d’auto-contrôle chez l’enfant va de pair avec l’amélioration de ses capacités d’expression et de compréhension verbales. […] Un déficit verbal chez l’enfant peut […] limiter aussi bien l’expression de son propre vécu émotionnel que sa capacité à traiter et à exprimer les émotions ressenties chez ses camarades. »[6]

« Les experts estiment qu’au moins 50% des enfants ayant un problème de comportement et jusqu’à 65% des enfants diagnostiqués avec un trouble de conduite sont également aux prises avec des difficultés langagières qui demeurent souvent sous-diagnostiquées. »[7]

Le développement du langage tient une place primordiale dans l’Unité d’enseignement. L’accent est mis sur l’acquisition et la compréhension d’un vocabulaire précis en lien avec les activités proposées et autour des émotions, passages à l’acte et verbalisations des élèves. La mise en mots est destinée à accompagner la mise en sens, pour encourager l’empathie et l’accès à une posture sociale d’élève. Il s’agit également de prendre en compte la pauvreté du vocabulaire, de la symbolisation et des représentations.

Les élèves accueillis éprouvent des difficultés importantes de compréhension et d’adaptation en ce qui concerne la valeur et le sens des mots : il est nécessaire d’accompagner et de reformuler l’émission et la réception des messages entre enfants – dont les insultes – afin d’aider chacun à se faire comprendre clairement tout en respectant le destinataire.

Pour favoriser les situations de production orale, les Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement (TICE) sont largement utilisées : micro et logiciel d’enregistrement, diffusion des enregistrements sur le blog (une phrase lue, une poésie, une émission de radio).

Ab) Développer les modes de communication des élèves à l’écrit :

« L’écriture est le meilleur moyen de prévenir les difficultés dans l’apprentissage de la lecture ou d’y remédier. […] L’écriture de textes, si courts soient-ils, peut constituer, pour les élèves les moins expérimentés en lecture, une appropriation accélérée de notre système d’écriture (organisation du texte et sa cohérence, mise en mots et cohésion, orthographe, etc.). »[8]

Les élèves présentent pour la plupart des difficultés et blocages dans le passage à l’écrit : à la fois cause et conséquence de leurs difficultés en classe ordinaire lorsqu’il s’agit de production d’écrit, de résolution de problème ou plus simplement pour garder une trace du travail réalisé.

 

B) Elargir la culture des élèves et créer une culture commune au groupe :

« Les enseignements artistiques contribuent positivement à la réussite scolaire générale des jeunes élèves […] en développant des capacités et en faisant acquérir des comportements nécessaires pour tous les apprentissages généraux. »[9]

L’accent est mis sur une transmission de la culture (savoirs et connaissances) qui permet de différer le plaisir immédiat et l’agitation psychomotrice par l’accompagnement dans une construction d’un espace entre l’élève et le monde pour faciliter un décalage possible de la pensée et de l’action[10]. Côtoyer des objets culturels forts tels que les mythes et les contes, objets d’élaboration séparés des élèves par le temps et l’espace, aide à canaliser les angoisses et à développer un discours décentré. La culture joue un rôle de cadre et d’objet de pensée commun. Une culture commune riche en symboles autorise l’élaboration d’une réflexion et permet à chaque élève de se mettre à distance tout en participant activement.

 

C) Développer les compétences sociales et civiques ainsi que l’autonomie des élèves :

Une culture commune permet au groupe de s’identifier comme tel et de répondre à un fort besoin identitaire. Cela permet de former de futurs citoyens en développant la sociabilité et l’esprit critique en nous appuyant sur les habiletés sociales, les renforçateurs positifs et les sanctions positives (réfléchir, réparer, s’excuser). Les élèves ont besoin d’apprendre à partager et collaborer.

Le sentiment d’appartenance à un groupe peut s’étendre au-delà de la classe, dans toutes les rencontres sociales dans l’ITEP, et jusqu’à la classe d’inclusion de chaque élève grâce à un aller-retour culturel entre la classe de l’Unité d’enseignement et la classe d’inclusion. Il permet un retour facilité dans l’enseignement ordinaire.

 

2. L’importance de l’inclusion pour des élèves accompagnés par l’ITEP

La question de l’inclusion est au cœur de mes préoccupations. A l’ITEP du Chevaleret, l’Unité d’enseignement ne peut pas être le lieu unique d’enseignement des enfants accueillis. Si certains élèves y passent plusieurs heures par jour en petit groupe (2 à 6 élèves) et n’ont pas encore accès au grand groupe-classe en inclusion, la majorité est capable et a besoin de l’inclusion en école ou collège ordinaire.

L’inclusion est primordiale. Elle est le lien qui relie l’élève à son objectif de retour dans l’enseignement ordinaire. L’inclusion ne doit pas être vécue comme un rejet par les professionnels de l’ITEP pour pouvoir souffler quelques heures par semaine, mais bien comme la première étape nécessaire et pensée du projet de l’élève.

Il est important de conserver un lien entre l’élève et son école, dont la distance pourra varier en fonction des problématiques et évoluer dans l’année. L’admission en ITEP n’exclut pas l’inscription de l’élève dans son école.

L’intérêt d’une inclusion dans une classe ordinaire est d’apporter d’un part une expérience sociale en grand groupe indispensable au travail thérapeutique et éducatif avec l’élève et qui ne peut être mise en place à l’ITEP.

Chaque projet d’inclusion est d’autre part destiné à proposer à l’élève des situations dans lesquelles il devra écouter et répondre aux mêmes consignes que les autres élèves, en même temps que le groupe-classe. Nous privilégions donc les moments pendant lesquels l’enseignant et sa classe peuvent accueillir l’élève et dans lesquels celui-ci peut le plus facilement entrer dans l’activité du groupe. Au collège, en fonction des problématiques, le principe est le même, en y ajoutant la nécessité d’un suivi de chaque matière dans sa globalité (les 4 heures de mathématiques par exemple). Les matières sont sélectionnées en fonction de l’élève : matières à dotation horaire importante (mathématiques, français), matières facilitant la socialisation mais en déstabilisant parfois le cadre (EPS), ou matières privilégiant le concret et la manipulation (physique-chimie, technologie).

Une Equipe de Suivi de Scolarisation (ESS) est organisée dans l’établissement de référence de chaque élève en début d’année scolaire afin d’organiser les modalités d’inclusion de l’élève et d’adapter l’emploi du temps personnalisé de l’élève. L’organisation hebdomadaire des prises en charge entre l’école et l’ITEP sont ensuite proposées à la MDPH par l’enseignant référent. Une deuxième ESS est organisée en milieu d’année. Elle est destinée à dresser un bilan des progrès de l’élève et des ajustements nécessaires (en particulier lorsqu’il est question d’augmenter le temps d’inclusion). C’est également l’occasion d’organiser l’année suivante et l’orientation éventuelle de l’élève.

L’enseignant et coordonnateur pédagogique de l’Unité d’enseignement est présent aux ESS. Son rôle est d’apporter un éclairage pédagogique de l’élève à l’ITEP. Il cherche à favoriser l’inclusion de l’élève. Pour ce faire, de nombreux documents sont partagés entre les enseignants : document partagé d’observation de l’élève dans la classe d’inclusion et dans la classe de l’Unité d’enseignement, Projet Pédagogique Individualisé, Livret Personnel de Compétences, Objectifs personnalisés par période. Un blog, tenu par les élèves et leur enseignant, donne un accès facilité à ces documents ainsi qu’à différents travaux réalisés par les élèves.

 

Pour situer le cadre législatif relatif à la scolarité et à l’inclusion, ainsi qu’aux missions propres aux ITEP, observons deux textes de référence :

La Loi n°2005-102 du 11 février 2005, et en particulier son article 19 :

« Il est proposé […] un parcours de formation qui fait l’objet  d’un projet personnalisé de scolarisation assorti des ajustements néces­saires en favorisant, chaque fois que possible, la formation en milieu scolaire ordinaire ».

« Tout enfant, tout adolescent présentant un handicap ou un trouble invalidant de la santé est inscrit dans l’école ou dans [l’établissement secondaire], le plus proche de son domicile, qui constitue son établissement de référence. »

« Si ses besoins nécessitent qu’il reçoive sa formation au sein de dispositifs adaptés [l’enfant ou l’adolescent handicapé] peut être inscrit dans [un autre établissement] sur proposition de son établissement de référence et avec l’accord de ses parents ou de son représentant légal. Cette inscription n’exclut pas son retour à l’établissement de référence. »

 

La circulaire interministérielle du 14 mai 2007 relative aux ITEP :

« L’ITEP favorise le maintien ou prépare le retour des jeunes qu’il reçoit dans les écoles ou les établissements scolaires. […]

Ainsi, l’équipe pédagogique de l’ITEP […] met en œuvre les actions pédagogiques adaptées, en fonction des modalités de scolarisation et des objectifs prévus par le PPS de chaque enfant, lesquels peuvent être variés :

scolarité en milieu ordinaire à temps partiel, voire à temps plein ;

scolarisation intra-ITEP, qui peut constituer une étape transitoire mais souvent nécessaire, pour créer les conditions d’un changement dans les dynamiques de résistance et d’opposition mises en place par un jeune, notamment à l’égard de la scolarité. […]

L’articulation du projet personnalisé d’accompagnement et du projet personnalisé de scolarisation appelle dans sa mise en œuvre des ajustements à la dynamique évolutive d’un jeune. Il requiert des échanges et des concertations régulières entre toutes les parties concernées. »

 

L’enfant présentant des troubles des émotions et du comportement à l’école ne prend pas plaisir à rechercher son propre rejet. Entre l’angoisse de séparation et la peur d’apprendre, et en tenant compte des difficultés liées parfois à un trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, l’enfant est davantage gêné et dépassé qu’acteur de ses transgressions scolaires et sociales. Son approche malhabile des règles et de la société nous font parfois penser que l’enfant se moque de nous, qu’il cherche à se faire punir, qu’il fait exprès de nous gêner. Au regard de chaque parcours, de chaque potentiel et de chaque évolution, je crois très sincèrement qu’il n’en est rien.

Cet enfant a besoin de cadre, de sécurité affective, de l’attention positive de l’adulte, de clarté cognitive. Il est nécessaire de lui offrir tout cela, et de le lui offrir dans une cohésion d’équipe. Exclure l’enfant, c’est le conforter dans son processus de destruction. Inclure l’enfant, c’est l’aider.

 

L’élève qui présente des troubles des émotions et du comportement propose souvent des passages à l’acte destructeurs face aux situations scolaires. Selon la réflexion de Philippe JEAMMET[11], la force de la destructivité, c’est la certitude du résultat. Ainsi l’élève qui ne cherche pas à construire est certain de ne pas réussir, et n’entre pas dans l’incertitude de l’élaboration. De même, penser un projet d’inclusion ne nous laisse que l’espoir de réussite et la possibilité d’une déception.

D’un autre côté, on va mieux quand on commence à reprendre confiance. La confiance de l’élève dans ceux qui entendent lui poser des limites est absolument nécessaire dans l’apprentissage de la gestion de la frustration.

L’inclusion est positive parce qu’elle aide l’élève à rompre avec les réactions de malaise et la tendance à l’auto-renforcement des défenses, en lui portant une attention particulière à différents niveaux (du concret de la classe jusqu’à l’institutionnel de l’établissement) et lui donne un rôle actif, donc positif, parce qu’il se sent partie prenante de son projet.


3. Pratiques évaluatives en inclusion et représentations

Comment prendre en charge l’agitation et les troubles de l’attention (angoisses relayées par le corps) dans l’évaluation des élèves ? Doivent-ils, peuvent-ils bénéficier d’un tiers temps, de la présence d’un AVS ?

Il est nécessaire d’avoir conscience de la nature des troubles lorsque l’on évalue, car le risque d’erreur de diagnostic est très élevé pour des élèves qui fixent difficilement leur attention dans un groupe-classe ordinaire (un adulte pour 25 ou 30 élèves).

La connaissance ou compétence est-elle non maîtrisée ou mal évaluée ?

Tristan est en 5e. Il a de grandes capacités cognitives. Il présente quelques comportements en lien avec des troubles de l’attention, et cela gêne les enseignants. Par exemple, il ne prend aucune note, bavarde, regarde ailleurs. Ce qui ne l’empêche pas de suivre une scolarité aménagée mais continue dans l’enseignement ordinaire. Du Ce2 à mi-temps à la 5e avec 9 heures de classe au collège, en passant par des évaluations de fin de Cm2 réussies, Tristan progresse et apprend les connaissances et compétences auxquelles il est confronté.

Toutefois, s’il était accompagné d’un AVS en Cm2, il ne l’est plus au collège. Et en 5e : blocage. Tristan ne rend aucune évaluation écrite. Est-ce parce qu’il n’a pas appris ses leçons ? Je peux me permettre de répondre non, puisque j’ai repris les connaissances en jeu avec Tristan et qu’il les maîtrisait lors de notre entraînement systématique.

Comment alors, faire face à l’impérieuse nécessité d’évaluer par écrit ? Tristan, visiblement, a trop peur d’être un élève qui réussit. Parce que réussir une fois, c’est courir le risque de devoir réussir à chaque fois. Parce que répondre à une évaluation écrite, c’est laisser une trace, et c’est prendre le risque de se tromper. Il est bien plus facile et certain de ne rien répondre : le résultat est connu et maîtrisé.

Le constat du collège est très dur. Dans un message qui m’était adressé : « Il a l’air perturbé par l’adolescence, ça va être compliqué. Je pense qu’il faut lui faire peur, car nous ne pourrons par le garder dans cet état. » Et puis dans un courrier pour les parents : « Il n’est pas certain que les cours donnés dans notre collège lui soient très bénéfiques. »

 

Les enseignants se représentent difficilement une autre façon d’évaluer que par des exercices écrits en classe entière. Les modalités de fonctionnement sont bien entendu en grande partie imputables aux budgets et au nombre d’élèves par classe. On constate généralement qu’à la fin d’une séquence, c’est évaluation par écrit. Si Tristan n’a visiblement pas écouté en cours, qu’il a empêché très souvent l’enseignant de dérouler sa séance, rien d’étonnant à ce qu’il ne rende qu’une copie blanche : élève non évaluable, aucun moyen de savoir où il en est.

Au cours de l’année, nous nous demandons régulièrement quelles seraient les adaptations possibles pour l’élève. Evidemment, la question se pose de la scolarisation en grand groupe. Mais évaluer en inclusion ne peut se résumer à une adaptation matérielle, même si elle est souvent indispensable. L’inclusion nécessite une prise en compte globale de l’élève, de tous les élèves de la classe, tant au niveau matériel et humain (mise en page, taille de police, textes à trous pour la leçon, Assistant de Vie Scolaire) qu’au niveau de la vie du groupe-classe. Inclure un élève troublé invite l’enseignant à penser une approche globale. C’est dans ce sens que vont les outils de collaboration que je développe au fur et à mesure et au cas par cas, en partenariat avec les enseignants des classes d’inclusion.

 

4. Pratiques d’évaluation, entre justice et justesse

Siegfried est essentiellement angoissé par l’échec et par les attentes de sa mère en matière de réussite scolaire. Chaque évaluation est redoutée. Chaque remise de copie est compliquée. Siegfried n’a pas eu la note espérée ? Il bouscule son enseignante à la sortie de la classe. Siegfried n’a pas eu le temps de finir un exercice ? Il jette son cahier à travers la classe et sort en hurlant.

Du coup, l’AVS et Siegfried quittent systématiquement le groupe-classe au début d’une évaluation écrite. Et même, Siegfried a tout le temps qu’il souhaite pour la faire. Deux heures, trois heures, prolongements en dehors du collège…

Est-ce que la réponse est en adéquation avec les difficultés de Siegfried ?

J’ai développé et adapté deux types d’outils. Les premiers à destination des enseignants, qui ignorent pour la plupart que les adaptations ne peuvent se limiter au matériel et aux supports pédagogiques pour des élèves à Besoin Educatifs Particuliers, mais doivent prendre en compte l’organisation de la classe dans son ensemble.

Les seconds servent mon travail d’évaluation au service de l’inclusion des élèves :

évaluation à destination de tous (parents, enseignants) pour définir un niveau (connaissances et compétences en rapport avec le Socle commun),

(s’)évaluer dans ma classe : mes pratiques auprès d’élèves qui fuient l’évaluation.

Ces outils s’inspirent pour une grande part des ouvrages didactiques et pédagogiques qui encouragent la clarté cognitive et le travail de métacognition auprès de tous les élèves. C’est le cas de Lector et lectrix[12], ouvrage qui invite les enseignants à clarifier le métier de lecteur en classe, d’expliciter les attendus scolaires à propos de la lecture de textes et des questions qui sont posées.

Ces outils s’inspirent d’un autre côté des pédagogies institutionnelles, telles qu’elles sont présentées par exemple par Sylvain CONNAC[13].

 

4.1. Evaluer pour inclure

J’insiste très largement sur la clarté cognitive auprès de chaque élève :

  • « Aujourd’hui, nous allons apprendre… »
  • « Nous nous situons au niveau de cet objectif, que nous avons fixé jusqu’au vacances… »
  • « Je te pose cette question pour évaluer cette compétence. »

J’encourage largement les élèves à se situer dans une progression. Ils apprennent à anticiper et à s’auto-évaluer. Les élèves évaluent à chaque fin de séance ce qu’ils ont réalisé et ce qu’ils ont appris.

En fin de période, nous évaluons individuellement la réussite aux objectifs fixés à l’aide d’exercices très ciblés qui mettent le moins possible en jeu des compétences annexes. Par exemple, il est possible de disposer des tables de multiplication si la compétence à évaluer est la maîtrise de la technique opératoire de la multiplication.

Chaque période est l’occasion de réajuster les objectifs, entre ceux qui sont atteints, et ceux sur lesquels il faut mettre plus de moyens. Dans la classe sont affichés « mes objectifs », les objectifs de chaque élève pour une période (entre chaque vacances). C’est une visibilité pour les élèves de ce qu’ils vont travailler, de ce qu’ils sont capables de faire, et de ce qu’il leur reste à travailler pour la période suivante. Ces objectifs sont également disponibles pour les familles et les partenaires d’inclusion à partir du blog de la classe. Ils sont lus au retour des vacances, j’y fais allusion au début de chaque séance, et l’élève s’évalue à la fin de la période (« j’ai réussi totalement mon objectif » / « j’y arrive presque » / « c’est trop dur pour le moment »).

Achille

La prise en charge par petits groupes d’élèves me permet d’évaluer la pertinence et l’acquisition des compétences et connaissances proposées dans chaque activité à chaque séance. Je peux alors ajuster pour la séance suivante.

Les élèves sont évalués à la rentrée scolaire afin de construire le Projet Pédagogique Individuel de chacun et d’organiser les emplois du temps, les programmations annuelles et les objectifs individualisés.

Les Livrets Personnels de Compétences sont renseignés en janvier et en juin, en lien avec les évaluations organisées par période (modalités orales et écrites) autour des objectifs personnalisés. Chaque PPI comporte une colonne « bilan », remplie en fin d’année scolaire avec l’élève.

 

4.2. Evaluer en inclusion

En tant qu’enseignant à l’ITEP, j’apporte une aide détournée à l’évaluation en inclusion. En aidant les enseignants à maîtriser le comportement de l’élève et à adapter sa prise en charge au niveau du groupe-classe, l’enfant et l’élève sont pris en compte et les leçons aussi bien que les évaluations ont plus de chances d’être pertinentes.

Il s’agit en premier lieu de modérer le comportement d’un élève par le groupe. La vie à l’intérieur de la classe est institutionnalisée par un contrat de vie de classe et évaluée au moyen de ceintures de comportement. Le rapport à la règle ne dépend pas d’un seul individu (adulte, et dépositaire du savoir de surcroît), mais de tout le groupe. La règle, affichée, est pointée du doigt en cas de nécessité. L’élève sait clairement ce qu’on lui reproche et cela peut lui être rappelé autant que nécessaire. Nous restons ici totalement dans l’idée que l’élève, bien qu’il soit capable de réciter une règle par cœur, ne la maîtrise pas pour autant, a besoin d’y être confronté pour qu’elle existe, et ignore un certain nombre d’implicites scolaires, ce qui peut l’amener à mal comprendre une remarque.

Dans un deuxième temps, il est important d’adapter le support écrit.

En m’inspirant de conseils et études menées autour des troubles du langage, je modifie les textes proposés en utilisant la police Verdana, en numérotant les lignes, en augmentant l’espace entre les mots (trois espaces au lieu d’un seul), en augmentant l’interligne.

Cheval de Troie

L’adaptation du support permet à l’élève d’être en mesure de mieux se l’approprier. Une fois l’étape visuelle simplifiée, il faut que l’élève comprenne ce que l’on attend de lui. Les élèves que j’accompagne, s’ils croient être parfaitement des élèves en apprenant une leçon par cœur, doivent percevoir le rapport avec cette leçon dans chaque question de l’évaluation. S’il s’agit d’un texte littéraire, le métier de lecteur et les implicites régissant les questions et leurs réponses doivent être clairement définis (par exemple : la réponse est dans le texte ; la réponse est à plusieurs endroits du texte ; il faut réfléchir à partir d’éléments du texte[14]).

 

Enfin, évaluer le comportement de l’élève en lien avec lui et l’ensemble des partenaires aide l’élève à se positionner dans le groupe et dans son rapport aux activités scolaires.

objectifs

 

De plus, j’ai remarqué que la clarté cognitive n’est pas utile seulement auprès des élèves : partager les objectifs d’inclusion, les pratiques de classe et les observations entre enseignants permet mieux prendre en compte l’enfant et l’élève.

 

Aide inclusion Bruce

 

En conclusion, il ne faut pas partir du principe que l’élève sait ce qu’on attend de lui, en classe comme lors d’une évaluation. Cela étant d’autant plus vrai en inclusion, lorsque l’élève ne fait pas partie intégrante du groupe-classe en ce sens qu’il ne suit pas l’intégralité des heures de cours.

Les adaptations matérielles, même nécessaires, ne sont parfois pas suffisantes. Un élève, en inclusion, a besoin d’être pris en compte non pas seulement en réaction à ses troubles mais aussi comme un enfant, apprenti, dans un groupe-classe.

 

Bibliographie

– AFGOUSTIDIS Dimitri et Paul FERNANDEZ (dir.), Ces enfants qui perturbent : vers une école prévenante, NRAS n°40, Suresnes, Editions de l’INS-HEA, 2007

– BARRY Valérie et Hervé BENOIT (dir.), Dispositifs innovants de l’école inclusive, Suresnes, Editions de l’INS-HEA, 2013, 325 p.

– BOIMARE Serge, L’enfant et la peur d’apprendre, Paris, Dunod, 2004, 196 p. [1] [3]

– CEBE Sylvie et Roland GOIGOUX, Lector et Lectrix, Paris, Retz, 2009, 167 p. [12] [14]

– CHEVALIER Marc et alii, Problèmes de comportement à l’école : comprendre pour agir, Lyon, Chronique sociale, 2013, 206p.

– CONNAC Sylvain, Apprendre avec les pédagogies coopératives, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 2009, 334 p. [13]

– CONNAC Sylvain, La personnalisation des apprentissages, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 2012, 256 p.

– HOUDE Olivier, Apprendre à résister, Paris, Ed. le Pommier, 2014, 93 p. [5]

– IGEN, La place des enseignements artistiques dans la réussite des élèves, octobre 1999, p7. [9]

– INSERM, Troubles des conduites chez l’enfant et l’adolescent, synthèse et recommandations, Paris, 2005, p23-25. [6]

– OUZOULIAS André, « La production de textes courts pour prévenir les difficultés dans l’apprentissage de la lecture et/ou y remédier », Journée Nationale des maîtres E, Antony, 21 novembre 2003, p1. [8]

– SCHNEIDER Barry H. et alii, Conduites agressives chez l’enfant, Québec, 2009, p85. [7]

– WACJMAN Claude, Adolescence et troubles du comportement en institution, Paris, Dunod, 2011, p.46. [4]

Loi n°2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées

– MINISTERE de l’EDUCATION NATIONALE, de l’ENSEIGNEMENT SUPERIEUR et de la RECHERCHE, MINISTERE de la SANTE et des SOLIDARITES, Circulaire interministérielle n°DGAS/DGS/SD3C/SD6C/2007/194 relative aux instituts thérapeutiques, éducatifs et pédagogiques et à la prise en charge des enfants accueillis, 14 mai 2007. [2]

 


 

[10] Voir la notion « d’espace transitionnel » telle qu’elle est décrite par D. Winnicott dans Jeu et réalité (2002, p177 et seq.).

[11] Voir par exemple JEAMMET Philippe, « Pour une psychopathologie évolutive », in Adolescents difficiles : penser et construire des partenariats, BOUYSSIERE-CATUSSE et RAYNAUD, Eres.

 


 

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